Bienvenue à Sétif !

Ferhat ABBAS

Né à Taher, Ferhat Abbas suit des études de pharmacie. S’opposant à la politique coloniale française, il s'engage dans la lutte pour l'autodétermination et l'indépendance de son pays : il fonde l'Union populaire algérienne en 1938 et rédige le Manifeste du peuple algérien en 1943, activités politiques qui lui valent quelques séjours en prison. En 1956, il rejoint le Front de libération nationale (FLN), dont le siège se trouve au Caire et, de là, se bat pour l'indépendance de son pays. De 1958 à 1961, il est le premier président du gouvernement provisoire de la République algérienne au Caire. Après l'indépendance (1962), Abbas entre en désaccord avec le FLN dont il juge la ligne politique trop radicale. Il est exclu du gouvernement provisoire puis du FLN en 1963. Assigné à résidence (1964-1965), il se retire alors de la vie politique.

Pour de nombreux étudiants du campus universitaire de l’antique Sitifis portant la « marque » Ferhat Abbas, le nom de cet illustre militant de la cause algérienne, intellectuel et défenseur acharné de l’instruction et du savoir, est « probablement » celui d’un de nos valeureux chahids. D’autres l’identifient à un ancien moudjahid ou politicien. Pour la majorité, n’étant pas au fait du parcours, des œuvres et des combats des historiques, Ferhat Abbas n’est ni plus ni moins qu’un illustre... inconnu. Afin d’en savoir davantage sur l’itinéraire du « Tigre », comme l’aiment l’appeler les Sétifiens, on ne pouvait mieux choisir que Amar Guemmache (dit Saout laârab). Un des rares fidèles, encore en vie. Avec ses allures spécifiques aux hommes du pays profond et ses certitudes sur le sujet, restées intactes en dépit du poids de ses 80 ans, l’homme nous accueille chez lui à la cité Yahiaoui (Tandja, le plus grand quartier populaire de Sétif) comme savent le faire les humbles ayant été, des décennies durant, les compagnons du « Tigre ». Se doutant de l’objet de notre visite d’autant que le vingtième anniversaire du décès de Ferhat Abbas avançait à grandes enjambées, l’homme disparaît quelques instants puis revient avec une masse de photos et de documents-témoins. Avant de donner le coup de starter à cette mémoire d’éléphant, cet « illettré », ayant tel un grand archiviste ou historien sauvegardé les événements avec en sus une chronologie bien rangée, regrette qu’aucun lieu (maison et pharmacie) où a vécu le président du GPRA n’a fait l’objet d’un quelconque intérêt (rachat pour en faire un musée), comme cela se fait sous d’autres cieux. Cet anniversaire n’ayant fait l’objet d’aucune activité à Sétif qu’il chérissait tant contrarie quelque peu l’octogénaire qui entame son récit par un fait historique. « Un jour, de passage du côté du café Carbonnel, en homme bien élevé, Ferhat a voulu saluer René Meyer, Bronca (maire) et Quitolo. Ces derniers n’ont rien trouvé de mieux que de tendre les pieds. “Vous me rappelez mon chien, lorsque je lui tend ma main, il me donne sa patte”, rétorque avec un calme olympien Ferhat. » L’enfant de Chahna (village situé à 10 km au sud de Taher, wilaya de Jijel) s’est installé, précise notre interlocuteur, à Sétif, en 1933. C’est le docteur Maïza Bachir dit Saïh, son condisciple à l’université d’Alger, qui s’est chargé de l’achat de la pharmacie située non loin de Bab Biskra (porte de Biskra). « Ferhat était un homme affable et généreux à la fois et ne pardonnait, en dépit de sa modération, rien aux colons. En 1936, en essayant de saborder son meeting, Talabo, le maire de Ras El Oued, a été bien corrigé par Ferhat qui partageait les joies et les peines avec son peuple. Pour ces modestie, grandeur et bonté, les Sétifiens le vénéraient », nous a confié cheikh Amar qui voulait relater le parcours politique du « Tigre ». Il nous a en outre fait part de l’incident de 1952 à Madjana (actuellement dans la wilaya de Bordj Bou Arréridj). « En apprenant qu’un commissaire diffusait des tracts dénigrant le mouvement nationaliste, Abbas s’est déplacé sur les lieux non pas pour dénoncer l’acte mais tout simplement pour frapper le policier en question. Sa bravoure que certains voudraient occulter, a stimulé les “indigènes” que nous étions. Ces prises de position sont pour beaucoup dans l’éveil nationaliste des Algériens qui voyaient en lui le zaïm. Qu’on le veuille ou non, Abbas en avait la carrure et la stature... » Cheikh Amar qui a beaucoup côtoyé le « Tigre » n’oublie pas la phrase lancée en 1952 à l’adresse de René Meyer : « Même en étant au fond de ma tombe, je continuerai à hanter vos esprits. » Le vieux qui demeure abbassiste ne s’empêche pas de parler de l’homme qui n’aimait pas trop la richesse matérielle : « Abbas insistait beaucoup sur l’instruction des enfants et le bien-être de ces concitoyens. Il était, malgré sa stature d’homme d’Etat, simple. Il partageait souvent avec nous nos repas faits kesra (galette sétifienne) et un peu de lben (petit-lait)... » Le vieux qui n’a rien oublié se souvient : « Ferhat est venu à Sétif pour la dernière fois en 1984. Il aimait tant cette ville et a voulu être enterré à Sidi El Khier. Pour une raison d’Etat certainement, son vœu n’a pas été exaucé », souligne le compagnon qui tenait à préciser qu’un certain 5 juillet 1962, un jeudi précisément, le « Tigre », de retour de l’exil tunisien, l’a fêté du côté de Aïn El Fouara, qui n’a pas pensé en décembre 2005 à honorer la mémoire d’un de ses illustres... fils.

Ferhat Abbas, journaliste à L’Entente (1935-1942)

Si nous avons choisi aujourd’hui de nous intéresser à Ferhat Abbas, journaliste à L’Entente1, c’est pour diverses raisons. La première c’est que même si l’itinéraire de l’homme politique est connu, un grand nombre ignore celui du journaliste de talent qu’il fut. En effet, l’homme qui a consacré sa vie au mieux-être de son peuple, fut journaliste dès ses jeunes années, sous le pseudonyme de Kamel Abencerage, collaborant à divers journaux dont L’Ikdam de l’Emir Khaled, petit-fils d’Abdelkader.

Journaliste confirmé, c’est L’Entente franco-musulmane (1935-1942), organe de la fédération des élus du Constantinois (1927), qui le consacra et lui servit de tribune politique, afin de défendre ses propres idées (qui étaient aussi celles de la fédération des élus) en s’impliquant totalement, renonçant à son pseudonyme et se révélant d’une plume redoutable, car l’homme ne mâchait pas ses mots. Il récidiva plus tard en créant ses propres journaux L’Egalité (1944) et La République algérienne (1947). La seconde raison c’est que L’Entente, à lui seul, permet de découvrir, et par-là même de comprendre pourquoi et comment l’homme politique a évolué au point de renoncer à ses idées de départ, une Algérie dans la cité française (sans d’ailleurs jamais les renier) et devant le refus de l’administration française de lâcher du lest, désabusé et désillusionné, il réussit à changer de trajectoire en se rangeant définitivement auprès des indépendantistes. Mais de qui parlons-nous ici, de l’homme politique ou du journaliste ? Il est certain qu’il sera difficile de défaire les deux, mais Ferhat Abbas, lui, arrivera-t-il à oublier l’un au profit de l’autre ? Il s’agit ici d’un journalisme militant. Lorsqu’on parle de Ferhat Abbas journaliste, on fait généralement référence à L’Entente qui reste le journal culte. C’est la raison pour laquelle cet organe de presse de la fédération des élus du Constantinois est ici l’objet d’une attention particulière, car son contenu est d’une richesse inestimable quant à la compréhension des enjeux de cette période charnière de l’histoire de l’Algérie qu’est l’entre-deux-guerres. C’est justement dans cette période-là que se trouve la source qui a jailli pour mener le peuple algérien vers la guerre de Libération nationale. Le contenu journalistique et les éditoriaux de Ferhat Abbas nous éclairent sur les objectifs politiques poursuivis par les élus du Constantinois, et par-là même sur la position de Ferhat Abbas sur la question algérienne, car il est clair qu’on ne peut dissocier ce dernier d’une fédération et de son organe de presse, à travers lesquels il était entièrement impliqué. Et par ailleurs, rien ne peut témoigner de la pensée de Ferhat Abbas que ce qui est écrit noir sur blanc de sa propre plume. Voilà deux bonnes raisons et largement suffisantes qui ont motivé l’écriture de cet article, mais c’est bien la personnalité charismatique de l’homme politique algérien, Ferhat Abbas, connu non seulement pour son long et noble combat au service de son peuple, mais reconnu par ses adversaires comme un homme politique de poigne et un interlocuteur de qualité, qui a primé sur toutes les raisons qui ont motivé ce choix. Dans l’itinéraire de l’homme, nous avons découvert un journaliste hors pair, séduit par sa plume exceptionnelle et combative, nous avons jugé que faire découvrir cette autre facette de Ferhat Abbas est un juste retour des choses.

Soutien au projet Violette

L’Entente franco-musulmane communément appelé L’Entente, journal francophone de l’Algérie de l’entre-deux-guerres a été créé par la fédération des élus du Constantinois le 29 août 1935, à Constantine, et cessa de paraître, selon les historiens, en novembre 1939, pour cause de la Seconde Guerre mondiale, les journalistes de L’Entente étant eux-mêmes mobilisés. Mais nous avons consulté quelques numéros des années 1940, 1941 et 1942 à la BNF, et de ce fait, nous pouvons affirmer que L’Entente a existé de 1935 à 1942. Le journal était hebdomadaire, paraissant le jeudi. Le tirage était de 3000 exemplaires, ce qui était honorable à l’époque. Mohamed Bendjelloul, dit docteur Bendjelloul de par sa formation de médecin, président de la Fédération des élus, en était le directeur politique et Mohammed El Azziz Kessous, le rédacteur en chef jusqu’en 1937. Ferhat Abbas, pharmacien de profession qui faisait partie de l’équipe rédactionnelle depuis la création de L’Entente, prit le relais en tant que nouveau rédacteur en chef en 1937, et donna au journal un souffle nouveau, un ton et un verbe époustouflants dont l’aisance fut à la mesure de la réputation de la plume d’excellence de l’homme politique algérien. Le journal de la fédération des élus du Constantinois avait d’abord pour titre, de 1935 à 1937, L’Entente franco-musulmane et pour sous-titre Organe hebdomadaire d’union et de défense des musulmans algériens. Par la suite, c’est-à-dire au moment où Ferhat Abbas en devint le rédacteur en chef, soit en 1937, le sous-titre change et devient : Organe de la fédération des élus musulmans et de l’Uunion populaire algérienne pour la conquête des droits de l’homme et du citoyen (UPA, parti créé par Ferhat Abbas) La fédération des élus a été créée le 11 septembre 1927 à Constantine et était constituée d’élus locaux algériens de formation française, se reconnaissant du mouvement Jeune Algérien d’avant-guerre (1909). Ce mouvement Jeune Algérien composé de lettrés algériens, hommes de grande culture, dont le plus célèbre, l’Emir Khaled Ben El Hachemi, petit-fils d’Abdelkader, créèrent des associations et des journaux tels L’Islam, le Rachidi ou L’Ikdam (de l’Emir Khaled). Pour les élus, en 1927, l’idée d’indépendance n’était pas encore à l’ordre du jour. Ils mettaient en avant l’inégalité des forces, les convoitises des puissances étrangères sur le pays, l’économie algérienne moribonde et surtout l’ignorance du peuple. Ferhat Abbas avait d’ailleurs fait de l’éducation des masses son cheval de bataille. Contrairement à la presse Jeune Algérien à tendance plutôt modérée, L’Entente prit un ton politique très poussé, réclamant les droits civiques dans le cadre du statut personnel, et cela avec virulence, comme en témoignent les articles de L’Entente qui ont fait l’objet de notre analyse. La Fédération des élus du Constantinois avait donc choisi la presse comme moyen d’exprimer ses revendications et d’expliquer l’objectif qu’elle poursuivait pour une Algérie plus juste : égalité des droits, la représentation des élus au parlement, l’abolition du code de l’indigénat, l’instruction pour tous, et ceci avec la préservation du statut personnel. Dès 1931, à travers son ouvrage Le jeune Algérien, Ferhat Abbas lance un cri de révolte : « La conquête française a, au contraire, fait perdre à ce pays sa personnalité, ce n’est plus une régence ou une province, c’est une colonie. Nous ne sommes pas des Français mais des sujets, c’est-à-dire des individus diminués vis-à-vis de l’Européen installé dans notre pays. »2 L’Entente a été créé par nécessité, dans une période difficile, la période des déceptions mais aussi celle de l’espoir. Celle de la déception, parce qu’aux élections d’octobre 1934 pour le renouvellement des conseils généraux, les candidats algériens de l’est du pays avaient enlevé tous les sièges au premier tour, mais les élus français d’Algérie feront barrage à leurs élections. Ils diront : « Nous ne tolérerons jamais que même dans la plus petite commune il y ait un Arabe comme maire. » Les maires français d’Algérie démissionneront d’ailleurs en masse afin d’acculer le gouvernement à annuler ces élections. Ce qui attisa le feu, car les deux années précédant la création de L’Entente étaient déjà celles de tous les dangers. Selon les historiens, l’année 1933 fut marquée, du point de vue politique, par la lutte entreprise contre l’association des Oulémas. En effet, trois arrêtés réservèrent le droit de prêcher au « clergé officiel ». Ces arrêtés furent jugés « scélérats » par l’élite algérienne qui déclencha des manifestations dans tout le pays. Par ailleurs, la presse et les écoles arabes libres étaient elles aussi dans le collimateur de l’administration française. Pour accentuer le tout, la situation économique était catastrophique (effondrement des prix agricoles et extension du chômage). Plusieurs délégations d’élus algériens se rendirent en France afin d’exposer leur situation et plaider leur cause auprès des parlementaires de l’Hexagone, mais ne trouvèrent aucune écoute. Ce qui n’était pas pour adoucir l’atmosphère. Le décret Régnier du 30 mars 1935, sur lequel nous reviendrons plus loin, attisa le feu. En effet, par ce décret, il s’agissait de museler une bonne fois pour toute par la menace d’emprisonnement toute expression de la population algérienne, et plus précisément, de son élite. Voilà une dernière raison qui poussera les membres de la Fédération des élus du Constantinois à chercher le moyen de s’exprimer et de défendre leur communauté puisqu’on leur enlevait le moyen démocratique de le faire à travers le résultat d’une élection. A travers L’Entente, la question parlementaire sera leur cheval de bataille, car ils avaient compris que sans élus algériens au Parlement, leur communauté resterait confinée dans la misère et l’analphabétisme. L’Entente écrit dans le n° 1 du 29 août 1935 : « C’est l’ensemble de ces faits qui nous ont amenés à la création de ce journal. » Et plus loin : « Nécessité de la création d’un journal indépendant voué à la défense des intérêts de la population indigène. » Mais par quel moyen la défendre ? Par « la représentation parlementaire », répondront les élus. Mais pas dans n’importe quelle condition, « ce sera dans le cadre du statut personnel ». Lorsque le docteur Bendjelloul interviendra à travers L’Entente, ce sera toujours pour parler des plus démunis : « Je voudrais insister sur l’épouvantable misère dont souffre le peuple algérien. » A travers ses articles émouvants, nous découvrons un homme d’une grande sensibilité. Ferhat Abbas, durant cette première étape de L’Entente (1935-1937), fera de la question économique et sociale, sa préoccupation essentielle, tout en ne perdant pas de vue la question politique. Ces interventions à ce niveau seront bien « sages », face à ce qu’elles seront à partir de 1937, lorsqu’il prendra en main la rédaction du journal. En effet, de 1935 à 1937, il laisse à Kessous la primauté sur la question politique. Kessous, quant à lui, se révolte à travers son excellent ouvrage Le malaise algérien3. Il écrit en effet : « Et les injures pleuvent, les imputations gratuites s’échafaudent parce que nous réclamons notre droit et voulons nous faire respecter... » La représentation parlementaire dont ils ont été privés, seul moyen pour défendre leur communauté, sera l’une des raisons majeures de la création de L’Entente. Les élus seront heureusement soutenus par un homme, et non des moindres, Maurice Violette, ancien gouverneur d’Algérie (1925-1927), humaniste certainement, qui ne mâchera pas ses mots vis-à-vis de la position de non-retour de la France. Maurice Violette écrit dans un ouvrage d’une grande clarté et d’une grande lucidité : « (...) La France ne pourra pas tenir éternellement la position de pure négation, indéfendable en raison et en droit, les intellectuelles indigènes augmentent chaque jour en nombre, le développement des droits politiques est une chose aussi fatale que le développement du rôle économique de la femme dans la société contemporaine... Impossible de refuser plus longtemps la parole à ceux qui, soit dans la paix, soit dans la guerre, sont liés à la cause française(...). »4 Voilà un contexte bien sombre dans lequel est né L’Entente, mais en Maurice Violette, les élus mettront tous leurs espoirs car il viendra avec un projet appelé « projet Violette » (proposition de loi du 3 juillet 1931), qui deviendra par la suite, soit à partir de 1936, le « projet Blum-Violette ». Ce fameux projet qui, comme nous le constaterons, sera mis à plusieurs reprises sur la table des discussions par les parlementaires français, et finira par être définitivement rejeté en 1938 sous la pression des maires d’Algérie. Les élus non seulement approuveront ce projet, car il considéraient que c’est la seule voie de salut et le défendront avec leurs tripes à travers des articles enflammés, face à ceux qui chercheront à le faire capoter et qui réussiront. Ce projet de loi envisageait « l’incorporation progressive de tous les indigènes d’Algérie dans le corps électoral français et à mesure que leur évolution les mènerait à penser français et sans qu’il y ait lieu de s’inquiéter du statut personnel ». En 1935, il s’agissait d’incorporer 24 046 nouveaux électeurs algériens dans l’électorat français. Projet qui sera par contre rejeté sans ménagement par Messali Hadj qui dit : « L’Etoile nord-africaine est contre le projet Violette parce qu’elle voit en lui un grand danger. Le peuple algérien est indivisible et ne doit pas se laisser diviser par fraction de 20 000. » La Fédération des élus se dit consciente des graves responsabilités qui pèsent sur elle. Elle décide de révéler au public les plaintes des électeurs, et dénonce les manœuvres administratives qui portent atteinte, dit-elle, aux intérêts de la masse qu’elle représente. L’Entente insiste aussi sur les promesse non tenues, les dépassements de l’administration qui sont autant de bonnes raisons pour créer un journal qui, « pour répondre à un sentiment de ras-le-bol, a décidé de mener une action certaine pour faire réaliser les promesses et mettre fin aux abus ». L’année 1935 a aussi été marquée en Algérie par des événements politiques de premier plan, entre autres, l’arrivée en février du ministre de l’Intérieur français, Marcel Régnier, venu enquêter sur place à la suite des troubles politiques et sociaux qui venaient de secouer le pays. Rappelons ici la révolte des maires français d’Algérie contre l’élection des Algériens aux conseils généraux ainsi que les manifestations qui suivirent la décision de réserver le droit de prêcher à un clergé officiel. Selon l’historien français Ch. R. Ageron, dans son ouvrage Histoire de l’Algérie contemporaine (1979), M. Régnier rencontra aussi bien les maires français que les élus locaux algériens et déclara : « Je me bornerai à apporter à ce pays les remèdes qui doivent combattre la misère, sauver les fellahs et permettre aux colons de poursuivre leur œuvre civilisatrice... » Au lieu de voir ces promesses se réaliser, la population algérienne et les élus en particulier se virent frapper du décret Régnier du 30 mars 1935 qui punissait de trois mois à deux ans d’emprisonnement « quiconque aura provoqué des désordres ou des manifestations contre la souveraineté française ou de la résistance contre l’application des lois, règlement ou ordres de l’autorité », précise Ch.R. Ageron Mais dans cette atmosphère d’amertume et de tension, un événement va permettre à l’espoir de refaire surface. En effet, le 21 septembre 1935, un remaniement a lieu au sein de l’administration coloniale, un nouveau gouverneur est nommé en Algérie, il s’agit de M. Lebeau, en remplacement de M. Carde. Il est qualifié par les rédacteurs de L’Entente : « Comme une personne dotée d’une excellente réputation. » Ils diront aussi : « Nous avons la certitude que sa prochaine arrivée à Alger dissipera les malentendus. » Ils sont convaincus, et leurs articles en témoignent, qu’avec le nouvel arrivant les choses vont changer. De nouveaux préfets sont nommés dans les grandes villes du pays. L’Entente exulte : « L’Algérie est à la croisée des chemins. Une page nouvelle de son histoire va être tournée par des hauts fonctionnaires d’élite. Notre espoir et nos destinées sont en bonnes mains. » Avec ces nouvelles nominations, nous pouvons dire que si L’Entente est née du désespoir de ne rien voir venir, l’année de sa création va être auréolée d’espoir. Et le projet Viollette en passe d’être voté et adopté (du moins les élus le croyaient-ils) est une raison de plus de voir les articles de L’Entente de cette fin d’année 1935 d’un très grand optimisme. Malheureusement, cet optimisme sera de courte durée. En effet, le projet Viollette à l’ordre du jour au Sénat sera écarté encore une fois (mais il reviendra plus tard avec le gouvernement de Front Populaire) au profit d’un texte qui demandait une politique du « bâton », le fameux décret Régnier cité plus haut. Si le projet Viollette inquiétait plus d’un en France et en Algérie, c’est sur lui que vont se focaliser les lettrés algériens, réclamant qu’il soit repris et voté, car il restait pour eux la seule voie du salut. Les journalistes de L’Entente vont défendre ce projet de 1935 à 1937 avec une force de conviction inébranlable. Et ils avaient raison d’y croire, car en 1936 un gouvernement de Front Populaire prend le pouvoir en France avec à sa tête Léon Blum et Maurice Violette en tant que ministre d’Etat. Ce dernier était le défenseur acharné du fameux projet qui porte son nom. Et le 30 septembre 1936, ce projet désormais appelé « projet Blum-Violette » paraît au Journal officiel. La même année, et à Alger, exactement le 7 juin 1936, c’est la réunion du premier congrès musulman, réunissant les Oulémas avec leur leader Abdelhamid Ben Badis et les membres de la Fédération des élus, à leur tête le docteur Bendjelloul et Ferhat Abbas, et cela dans le but de créer un grand parti d’union. Mais l’espoir et le grand projet seront ternis par la mort de l’émir Khaled en Syrie et par l’assassinat du Mufti d’Alger. Rappelons que c’est aussi en 1936 que L’ENA de Messali Hadj commence à s’implanter en Algérie d’abord clandestinement puis s’affirme officiellement sur le territoire algérien, en organisant un meeting au stade d’Alger le 2 août 1936. Il est certain qu’avec l’avènement du gouvernement du Front Populaire en France avec Maurice Violette en tant que ministre d’Etat, les articles de L’Entente ne pouvaient qu’être imprégnés d’espoir, et ils le furent. Kessous écrit : « Si le projet était voté, il n’aura rien résolu, mais il aura contribué à créer l’atmosphère propice à une transformation démocratique de l’Algérie. Alors le vrai travail devra commencer. » Durant cette première étape du journal (1935-1937), les membres de la fédération des élus, donc les journalistes de L’Entente et parmi eux Ferhat Abbas, ont réellement cru aux promesses qui leur ont été faites, mais si l’espoir a imprégné leurs articles, car ils continueront à croire au projet Violette au-delà de 1937, attendant qu’il soit enfin voté, il laissera souvent place au désespoir de ne rien voir venir. L’Entente est alors en perpétuel va- et-vient entre ces deux sentiments opposés. Le décret Régnier qui porta atteinte à la liberté d’expression et de manifestation administra un coup de massue à toutes les promesses. Face à cette situation, L’Entente va changer de trajectoire à partir de 1937 en confiant la responsabilité de sa rédaction à un de ses journalistes politiquement le plus renommé, connu pour être un homme de poigne et dont la plume est d’excellence, Ferhat Abbas. Avec ce dernier à la tête de sa rédaction, L’Entente opère une rupture nette avec L’Entente des années précédentes, dont les articles, tout en réclamant des droits et tout en dénonçant les abus, témoignaient néanmoins de loyalisme envers la France. Avec Ferhat Abbas, il y aura des changements au niveau du journal, non seulement dans la forme, mais aussi dans le fond et surtout dans le ton. Les éditoriaux de Ferhat Abbas (pas moins de 22 pour l’année 1938) seront d’une violence inouïe envers le colonat, accusé par Ferhat Abbas de tous les maux de l’Algérie et le fossoyeur du projet Violette. Mohammed El Azziz Kessous devient le correspondant de L’Entente à Paris, mais son éloignement ne l’empêchera pas de continuer à écrire avec la même fougue.

Changement de trajectoire, « Vivre libre dans notre pays »

Comme nous l’avons dit précédemment, avec Ferhat Abbas à la tête de la rédaction de L’Entente à partir de 1937, le sous-titre du journal change et devient : « Organe hebdomadaire de la fédération des élus musulmans et de l’Union populaire algérienne pour la conquête des droits de l’homme et du citoyen ». L’UPA qui sera créé par Ferhat Abbas en 1938 avec pour devise « Par le peuple et pour le peuple ». L’année 1937 sera celle de sa préparation et de sa présentation aux lecteurs. Il est clair que la fédération des élus ne s’efface pas devant l’UPA, le combat est le même, seule la méthode change. Ferhat Abbas dit, en effet, qu’un parti donnerait plus de poids à leurs revendications qu’une fédération. L’Entente précise que désormais, pour tout ce qui concerne les communications, les articles et les abonnements, il faudrait s’adresser à M. Abbas, pharmacien à Sétif. Le chef de l’UPA devient, on ne peut mieux dire, l’homme fort de L’Entente. Il en conservera d’ailleurs les commandes jusqu’en 1942. Le journal se veut différent de celui des années précédentes. L’Entente voulu par Ferhat Abbas ne sera pas celui que dirigeait Kessous. Mais avant d’en venir aux changements radicaux dans le traitement de la question politique, il est incontestable que Ferhat Abbas, ce passionné de journalisme, voulait, comme il le dit lui-même, faire de L’Entente un grand journal, dans le vrai sens du terme, qui n’aurait rien à envier à la presse coloniale. Et il pouvait avoir cette prétention, car il avait une grande expérience journalistique, de plus il était entouré d’hommes de bonne plume, d’une grande culture et qui connaissaient parfaitement les dossiers traités. Ce qui ressort de l’analyse du journal, c’est que L’Entente c’est avant tout une équipe au même idéal, celui de la justice. C’est aussi une formidable aventure de trois hommes, le docteur Bendjelloul, Ferhat Abbas et Mohammed El Azziz Kessous. La plume de ce dernier n’avait d’ailleurs rien à envier à celle de Ferhat Abbas, si ce n’est que la différence se situait au niveau de la renommée que Ferhat Abbas tenait du combat de toute une vie au service de son peuple. Et c’est, il nous semble, cette renommée qui est la cause de ce changement à la tête de la rédaction. Dès sa nomination, Ferhat Abbas annonce que son journal a de gros problèmes financiers et lance des appels réitérés pour la souscription urgente de 10 000 abonnés. Le nom de Ferhat Abbas, plus connu, permettrait au journal de mieux se vendre, mais surtout de mieux se faire entendre, non seulement auprès de l’élite algérienne, en fait si peu nombreuse, mais surtout auprès des Français d’Algérie, public ciblé par L’Entente, qui voulait les acquérir à sa cause. En effet le journal écrit à l’intention des lecteurs de sa communauté : « Nous vous demandons de le répandre autour de vous et en particulier de le faire lire par vos amis européens. » Mais il est certain que le chef de l’UPA se devait de n’être pas seulement aux commandes de la rédaction mais aussi au-devant de la scène Pour réaliser ce grand journal, Ferhat Abbas entreprend des changements au sein même de l’équipe rédactionnelle en recrutant d’autres plumes, mais la question politique va lui emboîter le pas, et le détourner de ce grand projet. Il y eut d’abord les maires d’Algérie qui vont de nouveau faire parler d’eux et exacerber Ferhat Abbas, et ensuite la Seconde Guerre mondiale qui pointait sa menace. L’année 1937 débuta, de ce fait, dans un climat houleux. Le fameux projet Violette (on y revient encore !) devenu projet Blum-Violette que le gouvernement de Front Populaire avait fait paraître au Journal officiel le 30 septembre 1936, comme il a été dit plus haut, entraînera une réaction violente des maires d’Algérie qui considéraient, selon ce que rapporte dans son ouvrage (cité plus haut), Ch. R. Ageron : « L’entrée des musulmans dans le corps électoral est de nature à porter atteinte à leur situation personnelle. » Un congrès est alors organisé par la fédération des maires d’Oranie le 5 janvier 1937, rejetant le projet de loi concernant l’électorat arabe. Et Ferhat Abbas compare alors la réaction des maires d’Algérie au projet Violette au « grognement du fauve dérangé à l’heure où il dévore sa proie ». Afin de contrecarrer les maires d’Algérie, les élus algériens organisent le 11 juillet 1937 un second congrès musulman, qui demandait aux Algériens de démissionner de leurs postes dans le cas où le projet Violette ne serait pas promulgué. Mais ce projet, objet de tant de polémiques et qui enflamma les esprits durant des années, sera bel et bien enterré en septembre 1938. Au paroxysme de l’écœurement, Ferhat Abbas écrit à l’encontre du colonat : « C’est un régime féodal, un danger public... Une caste sociale qui se sent assez forte pour menacer un ministre et faire échec au gouvernement central, lui-même est une caste dangereuse dont il faut, au plus tôt, réduire les privilèges et limiter les pouvoirs, c’est le seul moyen de sauvegarder l’avenir. » Dès lors, à travers L’Entente, Ferhat Abbas ne réclame plus, mais exige des réformes et vite. Et ceci dans le cadre du statut personnel, et il précise : « Nous avons été assez sages pour répondre à l’appel d’union du gouvernement de la République. Mais nous ne serons pas assez dupes pour accepter l’union contre nos réformes et contre nous-mêmes. » Et voilà qu’un fait d’une extrême gravité va mettre Ferhat Abbas et les journalistes de L’Entente dans un sentiment de ras-le-bol qui va s’exprimer à travers des mots d’une rare violence à l’encontre des colons qu’ils accusent d’être à l’origine de tous les maux du peuple algérien. En effet, le 6 février 1938, aux élections des délégations financières, deux électeurs algériens sont assassinés à Biskra. Les journalistes vont inlassablement durant trois mois revenir sur ce double assassinat et faire part de leur consternation, de leur tristesse et dénoncer l’injustice. Ferhat Abbas, au summum de la colère, parlant des colons, écrit dans le n° 56 du 20 janvier 1938 : « S’il leur prenait l’envie de descendre dans la rue, ils nous y trouveraient. » Pour la seule année 1938, 22 éditoriaux sont signés par Ferhat Abbas où il s’implique totalement, dénonçant sans cesse « l’égoïsme des familles possédantes et la crédulité incommensurable de la petite colonisation ».

Il écrit plus loin : « Nous revendiquons le droit de vivre libre dans notre pays. » C’est dans cette même année, 1938, que le docteur Bendjelloul crée le Rassemblement franco-musulman (RFMA) et que le parti de Ferhat Abbas, UPA, prend tout à fait forme. L’année 1938, c’est aussi celle de la famine dans l’Est algérien. Ferhat Abbas lance un cri d’alarme dans l’éditorial du n° 102 du 22 décembre afin que les autorités viennent au secours du fellah, et intitulé « L’exploitation du bétail humain ». L’année 1939 s’ouvrira et se déroulera dans le même climat de découragement que la précédente, si ce n’est pire. La situation des Algériens s’était aggravée. Dans le n° 104 du 5 janvier 1939, Ferhat Abbas écrit : « On meurt de faim en Algérie. Le chômage augmente sans cesse, livrant à la mendicité des familles entières. Quotidiennement, des mères circulent dans les rues, leurs enfants au sein à la recherche d’une nourriture introuvable. Les campagnes sont désolantes. Partout des visages cadavériques entachés de haillons. » Il dira plus loin : « Il n’y a pas de quoi être fier, l’Algérie est toujours moribonde. » La tension internationale est au summum, la guerre mondiale sera bientôt là. Cette dernière réussira-t-elle à faire oublier aux élus leurs problèmes, au profit de ceux de l’heure ? Et bien non. C’est justement ce moment-là que choisit Ferhat Abbas pour lancer un ultime appel à la France : « L’année 1939 doit marquer le début des réformes, demain il sera trop tard. » Et pour la première fois, dans les colonnes de L’Entente, le mot « racisme » apparaît dans toute son horreur. Ferhat Abbas écrit : « Ce racisme devient incontestablement ridicule et absurde lorsqu’il est appliqué par les derniers venus sur un sol qui ne leur appartient pas...Il serait intolérable que certains néo-français veuillent faire la loi chez nous et contre nous. Libre à eux de nous exploiter. Libre à eux de s’enrichir. Libre à eux de profiter de leur richesse. Ceci jusqu’à nouvel ordre. Mais faire du racisme contre les Algériens, halte-là ! » Comme nous l’avons constaté, L’Entente a bel et bien changé. A partir de 1937, avec Ferhat Abbas, le ton est dur, ferme, volontaire et surtout menaçant. Ce changement dans le ton est certainement la chose primordiale à retenir, par rapport à celui de 1935-1937, qui malgré qu’il fut revendicateur et dénonciateur, était imprégné de loyalisme. Cette rupture qui se situerait à un niveau politique, plus qu’à un niveau journalistique, si l’on peut l’exprimer ainsi. La rupture définitive avec l’élite française d’Algérie. Ferhat Abbas, l’homme politique qui a pris le dessus sur le journaliste, réclame désormais que son peuple vive libre dans son pays. A travers les numéros de L’Entente de 1940 à 1942, qu’on pourrait éventuellement appelé la troisième étape de L’Entente, on découvre un journal à bout de souffle, une légère pagination, due à la pénurie de papier à cause de la guerre, ainsi que les journalistes mobilisés. Mais ce qui frappe le lecteur c’est davantage la signature de Kamel Abencerage qui refait surface. Etrange en effet ! Le docteur Bendjelloul est toujours là en tant que directeur politique. Mais aucun doute pour L’Entente, c’est la fin de règne.

1- Nous avons travaillé directement sur les numéros de L’Entente disponibles à la Bibliothèque nationale de France, soit 105 numéros sur 210 publiés.

2- Ferhat Abbas, Le Jeune Algérien 1re éd. 1931. Réed Garnier. Paris. 1981.

3 -Mohammed El Azziz Kessous. Le malaise algérien. Algérie. 1935.

4 -Maurice Violette. L’Algérie vivra-t-elle ? Librairie Félix Alcan. Paris. 1931.

Source : Leïla Benammar Benmansour, El Watan

Il est réconfortant de constater qu’au troisième millénaire, alors que le monde entier est répertorié afin d’offrir d’innombrables possibilités de voyages organisés, il existe encore quelques destinations du bout du monde qui ont su conserver leur rythme de vie et leurs traditions séculaires.

Sétif fait partie de ces privilégiés : située au nord sur les hauts plateaux algériens, Sétif a conservé vivaces ses racines algériennes, son environnement exceptionnel, fait de cette région un endroit idéal pour un dépaysement garanti.

© 1999-2017 Setif.com | Pour nous contacter : contact@setif.info